Competition Overdose. How Free Market Mythology Transformed Us from Citizen Kings to Market Servants, Maurice STUCKE et Ariel EZRACHI

Maurice Stucke, Ariel Ezrachi

Cette rubrique recense et commente les ouvrages et autres publications en droit de la concurrence, droit & économie de la concurrence et en droit de la régulation. Une telle recension ne peut par nature être exhaustive et se limite donc à présenter quelques publications récentes dans ces matières. Auteurs et éditeurs peuvent envoyer les ouvrages à l’intention du responsable de cette rubrique : catherine.prieto@univ-paris1.fr.

Les ouvrages des professeurs Stucke et Ezrachi suscitent toujours un vif intérêt et leur collaboration a fourni une des œuvres les plus décapantes dans l’univers de l’antitrust avec Virtual Competition. The Promise and Perils of the Algorithm-Driven Economy. Ce nouvel ouvrage s’inscrit dans cette veine. La forme n’est pas académique, car il s’adresse à un large public qui peut être saisi par les quatre grands récits relatés et les historiettes qui émaillent tous les développements. Les situations sont croquées avec humour et distanciation. Le lecteur est ainsi amené à une prise de conscience qui sera scellée à la fin de chaque chapitre par un développement intitulé “Reflections” exposant clairement l’analyse personnelle des auteurs.

D’emblée, un tel ouvrage peut susciter la critique. Les auteurs l’anticipent en présentant celle des “conservateurs”, comme celle des “progressistes”. Les premiers avanceront qu’il ne s’agit que d’une collection de défaillances de marchés, isolées mais montées en épingle pour justifier des poussées réglementaires qui étoufferont ensuite l’innovation. Les seconds reprocheront l’idée d’une overdose, car le problème vient du fait que trop peu de marchés connaissent une concurrence saine. Se rangeant volontiers dans la seconde catégorie, la signataire de ces lignes regrette d’autant plus le terme “overdose” qu’il n’apparaît que dans les premières et les dernières lignes. En revanche, l’expression “toxic competition” est martelée tout au long de l’ouvrage et aurait dû être propulsée dans le titre pour refléter au plus juste l’intention des auteurs. Elle figure d’ailleurs dans les intitulés des deux premières parties : “Quand la concurrence est-elle toxique ?” “Qui promeut une concurrence toxique ?” La troisième et dernière partie se veut une force de proposition : “Que faire ?” C’est dire que ces deux enseignants ne baissent pas les bras. Après avoir dénoncé une idéologie toxique qui instrumentalise la concurrence, ils entendent défendre une approche plus authentique de la concurrence.

Pour décrire la concurrence toxique, les auteurs commencent par un récit des plus troublants sur les pratiques des universités américaines. Elle consiste à acheter les noms et adresses des élèves des high schools, pour en solliciter le plus grand nombre possible – et pour l’anecdote y compris une chienne schnauzer dénommée Geneviève – en prétendant que leurs qualités personnelles leur donnent le profil requis pour une admission. Attirant un grand nombre de candidatures, l’université écarte la plupart d’entre elles et se vante d’un taux de sélection très élevé au regard de sa popularité. Après les droits d’inscription d’un montant aberrant proche de créer une nouvelle crise financière aux États-Unis, cette pratique de la sélection artificielle achèvera de donner, dans le milieu universitaire français, une piètre image du système universitaire américain, quel que soit son niveau d’excellence. Le deuxième récit porte sur le scandale de la viande de cheval au Royaume-Uni, que nous avons également connu en France. Il est renforcé par l’illustration d’un grand nombre de fraudes à la qualité. On peut objecter que cela ne relève pas d’un problème de concurrence, mais plutôt du droit pénal des fraudes. Cependant, les auteurs entendent décrire le mirage d’une aspiration sans fin vers des prix bas et la spirale du nivellement de qualité qui résulte d’une absence ou d’une défaillance de la réglementation de protection des consommateurs dans l’incapacité de détecter la tromperie. Le récit sur les pratiques de réservation par les établissements de Las Vegas relate encore comment duper le consommateur en présentant des prix bas et en prélevant sur sa carte de crédit des extra fees. Le dernier grand récit tend à dénoncer les effets pervers de l’abondance de choix. L’effort cognitif qu’il requiert est tel que le choix n’est qu’une illusion : d’une part, le consommateur renonce au véritable choix tant il est difficile ; d’autre part, les prétendues “aides” ou “assistance” sur l’internet pour effectuer le choix ne sont que méthode de placement contre rémunération de la part des producteurs.

Qui sont les tenants et promoteurs de cette concurrence toxique ? En premier lieu, l’École de Chicago et ses idéologues de la concurrence comprise comme le “laissez-faire”. Les auteurs décrivent ici le mantra, si bien scandé par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui sévit toujours dans le monde anglo-saxon : “more competition and less regulation”. Pour illustrer ses conséquences catastrophiques, les auteurs reviennent opportunément sur l’influence d’Alan Greenspan, ardent défenseur de la dérégulation des activités bancaires et financières, et sur ses déclarations avant et après la crise financière de 2007. Viennent ensuite les lobbyistes, dont l’action est comparée à ceux qui plantent ou laissent se développer une plante invasive comme le kudzu, d’où le néologisme de “kudzu-ing” pour décrire ceux qui diffusent le mantra. Sont encore mentionnés les privatizers, avec une intéressante recherche étymologique du terme. Il semble remonter au phénomène de vente massive des activités étatiques par le pouvoir nazi aux industriels en contrepartie de leur soutien. On retrouve ici la vulnérabilité de la démocratie du fait de la collusion entre le pouvoir politique et la puissance économique. Ainsi, nous voyons bien que la “capture politique” n’est pas seulement à l’origine de la réglementation comme l’a défendu le courant Public School au sein de l’École de Chicago, mais est aussi à la source de la déréglementation et de la privatisation. Viennent enfin les nouveaux maîtres du jeu qui détiennent la puissance de l’internet : “the Gamemakers” selon le titre du célèbre film. Le “capitalisme de surveillance” est né. Nous en connaissons désormais un peu mieux les rouages : la création d’une addiction, la pseudo-gratuité qui cache l’extraction de notre vie privée, l’illusion du choix et du contrôle de l’usage. Mais il n’était pas inutile de raconter l’histoire de l’application Fun Kid Racing app développée par de Tiny Lab Productions, smart-up lithuanienne rachetée par Google.

Après avoir décrit cette concurrence délétère pour tous, aux antipodes de la promesse de prospérité ou de bien-être, les auteurs nous proposent une vision de la concurrence qu’ils entendent dépouiller d’une association à l’état de guerre et à la cupidité. Ils envisagent une sorte de gradation dans l’assainissement de la vision de concurrence allant de la “toxic competition”, à la “zero sum competition”, encore enlisée dans un aveuglement égoïste, puis au stade de la “positiv sum competition”, qui s’appuie sur des considérations éthiques, et enfin à la vision idéalisée de la “noble competition”. Cette dernière devrait être pétrie de loyauté, de conscience sociale, autant de valeurs que l’économie comportementale identifie comme des vecteurs de confiance et d’émulation positive pour un véritable bien-être dans la société. Bref, il s’agit de faire de l’activité économique un serviteur plutôt qu’un maître.

L’ouvrage est un intéressant témoignage de la bataille idéologique qui se pérennise dans le monde anglo-saxon… et du fossé entre le background culturel anglo-saxon et celui de l’Europe continentale dans la vision de la concurrence. Les auteurs regrettent que le terme “loyauté” ne soit pas davantage associé à la concurrence dans la doctrine et les discours officiels. Mais Margrethe Vestager l’a martelé dans de nombreux discours, notamment à propos de l’utilisation déloyale de l’algorithme de Google dans l’affaire Google Shopping. Quant à la relation entre concurrence et réglementation, l’opposition entretenue dans le monde anglo-saxon n’est pas de mise dans l’Europe continentale. L’application de la prohibition des ententes peut conduire à la prise de conscience d’un besoin de nouvelle réglementation, comme cela a été le cas dans le secteur bancaire dans l’Union. En outre, la violation d’une norme réglementaire peut conduire à caractériser une pratique de restriction de concurrence, comme la violation du RGPD avec la condamnation de Facebook par le Bundeskartellamt ou le détournement de la loi française créant un nouveau droit voisin au profit des éditeurs de presse invoqué par l’Autorité française de la concurrence pour prononcer contre Google une mesure conservatoire en vue d’une négociation pour un partage de valeurs plus équitable. Quant à la distinction entre concurrence en tant que moyen et concurrence en tant finalité absolue, prônée à juste titre par les auteurs, elle est bien enracinée en France depuis les années 1970 grâce à Pierre Bonassies et en Allemagne dans la pensée ordolibérale depuis le Manifesto de 1936.

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Auteur

  • University of Paris I Panthéon-Sorbonne

Citation

Catherine Prieto, Competition Overdose. How Free Market Mythology Transformed Us from Citizen Kings to Market Servants, Maurice STUCKE et Ariel EZRACHI, septembre 2020, Concurrences N° 3-2020, Art. N° 95979, pp. 230-231

Éditeur Harper Business

Date 17 mars 2020

Nombre de pages 416

ISBN ISBN : 978-0-06-289283-6

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