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See version in english La gauche, la droite et le marché, David SPECTOR

LIVRES : SPECTOR David, Éditions Odile Jacob, collection économie, 2017, 295 p.

La gauche, la droite et le marché, David SPECTOR

David Spector

Cette rubrique recense et commente les ouvrages et autres publications en droit de la concurrence, droit & économie de la concurrence et en droit de la régulation. Une telle recension ne peut par nature être exhaustive et se limite donc à présenter quelques publications récentes dans ces matières. Auteurs et éditeurs peuvent envoyer les ouvrages à l’intention du responsable de cette rubrique : stephane.rodrigues-domingues@univ-paris1.fr

En cette période post-électorale où certains clivages traditionnels du paysage politique français semblent devoir être remis en cause, la lecture de l’ouvrage de David Spector peut fournir quelques clés pour apprécier si une telle perspective peut s’inscrire dans un certain réalisme, même relatif ou relever du vœu pieux. Parmi ces clés figure l’idée du marché, que l’auteur qualifie d’emblée de « controversée » et dont l’ambition est d’en présenter l’histoire depuis le XIXème siècle à nos jours. Et pour ce qui est de la France, cette histoire se résume par « une méfiance quasiment continue (…) à l’égard de la concurrence, aussi bien sur le plan intérieur – ce qui renvoie à la manière d’appréhender les relations entre les producteurs dans l’espace national, la concentration industrielle et les ententes – qu’extérieur – ce qui renvoie aux débats sur la politique commerciale » (page 21).

Pour étayer ce constat, David Spector commence, dans la première partie de l’ouvrage, par resituer le débat dans une perspective comparée, en s’intéressant aux liens établis entre marché, inégalités et économie politique dans le monde anglophone. On (re)découvre ainsi que si les premiers socialistes britanniques étaient tout à la fois contre le marché et les économistes (entendre les Smith, Ricardo et autre Stuart Mill, chantres de la concurrence), la gauche va finir par se réorienter au tournant du XXème siècle pour se convertir au libre-échangisme sous couvert toutefois de concilier concurrence et égalité (notamment en privilégiant une forte redistribution fiscale), tout en cherchant également à renouveler la discipline économique (un des fondateurs de la London School of Economics, en 1895, n’est autre que le militant socialiste George Bernard Shaw). Cette réorientation qui s’accompagne d’une nouvelle théorie de la valeur (dite marginaliste) et d’une nouvelle analyse de la concurrence (dite néoclassique) au nom d’une économie du bien-être (welfare economics) conduira à installer durablement outre-Manche un libéralisme de gauche, a priori plus favorable aux consommateurs qu’aux producteurs.

Qu’en est-il de la France ? La deuxième partie de l’ouvrage identifie deux éléments de réponse à cette question. En premier lieu, David Spector insiste sur « l’ambiguïté de la gauche face au libre-échange » (page 91) : après avoir été libre-échangistes, les socialistes seraient devenus protectionnistes dans les années 1840, rejoignant ainsi, non sans ironie, le patronat conservateur (c’est l’époque où Proudhon n’hésitait pas à dénoncer « le système de concurrence qui nous tue »). En second lieu, plus fondamentalement, l’auteur est convaincu que « l’Homo oeconomicus n’est pas français » (page 121). Plusieurs raisons à cela : d’une part, « tout à leur lutte contre les revendications ouvrières, les économistes libéraux français de la seconde moitié du XIXème siècle ne se livrent à aucune activité scientifique » (page 127 ; on apprend par ailleurs qu’il faudra attendre 1877 pour qu’un cours obligatoire d’économie politique soit institué dans les facultés de droit) ; d’autre part, la loi de l’offre et de la demande va faire l’objet d’une critique systématique au nom d’une opposition alléguée entre solidarité et concurrence, ce qui conduit à une dévalorisation de la discipline économique à laquelle on préfèrera le droit, la morale et la philosophie. Or, David Spector souligne combien « raisonner en termes d’offre et de demande, ou au contraire disqualifier ce mode de raisonnement, a (…) des conséquences majeures sur la manière d’appréhender les politiques publiques » (page 155 ; comme l’illustrent les débats sur la politique de logement en France retracés dans le chapitre 6) ; et nous serions tentés d’ajouter y compris sur la manière d’appréhender notre engagement dans l’Union européenne.

Ce prisme européen est d’ailleurs au cœur de la troisième et dernière partie de l’ouvrage dont l’objet est de répondre à la question de savoir si la concurrence est finalement de gauche ou de droite. Après une synthèse de cent cinquante ans de débats sur la concurrence qui amène l’auteur à retracer la montée en puissance et l’évolution de la politique anti-trust aux États-Unis (v. chapitre 7), un parallélisme est établi avec l’évolution en France des outils législatifs qui cherchent tantôt à réprimer tantôt à favoriser les ententes (y compris les ententes internationales), mettant ainsi en exergue une autre approche de la concurrence, celle qui se voudrait « civilisée » et en même temps plus favorable aux entreprises (i.e. aux « capitalistes ») alors que l’approche britannique serait plus favorable au marché (i.e. au « capitalisme ») (page 220). À ces deux approches nationales, doit s’ajouter celle de l’Allemagne dont l’idéologie économique, caractérisée par l’ « ordolibéralisme », va fortement inspirer le droit européen dès son origine. Selon David Spector, deux éléments sont structurants de « la concurrence à l’allemande » (pages 228-229) : d’une part, son attachement au formalisme juridique plus qu’à l’analyse économique ; d’autre part, la valorisation du pluralisme économique. On comprend mieux peut-être ainsi pourquoi le droit de la concurrence de l’Union (et singulièrement celui des concentrations) n’a rejoint que relativement récemment l’approche américaine privilégiant une analyse plus économique.

Navigant en quelque sorte entre les rives de la Manche et celles du Rhin, la France pouvait-elle et peut-elle encore imposer sa vision du marché au sein de l’espace européen ? Après avoir exprimé une « peur » du marché commun, les Français ont cherché à défendre la liberté d’action de l’État, notamment en défendant une politique agricole commune (PAC) aux accents interventionnistes ou en revendiquant les spécificités du service public à l’occasion du mouvement de libéralisation des industries de réseaux au lendemain de l’Acte unique de 1986. Il n’en reste pas moins que pour l’auteur, la « culture de la concurrence » est aujourd’hui largement diffusée en France, même si des réticences persistent, notamment à gauche au double motif d’une inégalité inhérente aux mécanismes de marché et de la nécessité d’une action publique pour corriger les défaillances de marché. Peut-on alors encore définir la France comme « une puissance antilibérale dans l’Union européenne » (p. 235) ? Nous croyons comprendre que selon David Spector, les nouvelles ambitions de l’État en matière de politique industrielle pourraient justifier en partie cette définition. On ne sera pas loin de penser que de telles ambitions pourraient effectivement faire écho au leitmotiv d’une " Europe qui protège " prôné par les nouveaux dirigeants français… Mais à l’heure des " chamboulements " annoncés, la prochaine question à (re)formuler pourrait être non pas de savoir si l’idée de marché est de droite ou de gauche, mais si elle est indispensable ou non au renouvellement de l’Union européenne.

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Stéphane Rodrigues, La gauche, la droite et le marché, David SPECTOR, September 2017, Concurrences Review N° 3-2017, Art. N° 84686, p. 206

Publisher Éditions Odile Jacob, collection économie

Date 22 March 2017

Number of pages 295

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