BIBLIOGRAPHY : CRANE Daniel A. et HOVENKAMP Herbert Oxford University Press USA, 2013, 512 p.

The Making of Competition Policy: Legal and Economic Sources, Daniel CRANE and Herbert HOVENKAMP

Daniel Crane, Herbert Hovenkamp

Avec l’ambition d’“introduire l’étudiant en politique de concurrence moderne aux débats intellectuels qui ont pris place dans le passé et qui demeurent pertinents dans le présent” (p. 2, nous traduisons), Daniel A. Crane et Herbert Hovenkamp reproduisent dans le présent volume les textes fondamentaux de la matière afin de l’éclairer, dans une perspective historique, sur les fondements théoriques de l’antitrust.

La sélection opérée est riche à plus d’un titre. Elle l’est d’abord par le nombre de textes – trente-quatre – présentés. Elle l’est ensuite par le point de départ retenu. Constatant que le récit de la naissance et des développements de l’antitrust fait aux étudiants américains est “myope et incomplet” (p. 1, nous traduisons), en ce qu’il ne débute généralement qu’avec l’adoption du Sherman Act, les éditeurs ont fait le choix de substituer à ce point de départ commode, mais plus exact juridiquement qu’intellectuellement, celui de la naissance de l’économie politique en Europe. Elle l’est enfin car le travail de compilation s’enrichit d’un travail de contextualisation, chacun des douze chapitres s’ouvrant par un essai permettant de présenter l’environnement théorique et politique dans lequel les textes qu’il rassemble ont été rédigés, et de les articuler.

Le récit débute donc en Europe avec des théories, dites “classiques” (Adam Smith, David Ricardo et John Stuart Mill), qui auront sans doute eu plus d’influence outre-Atlantique que dans leur continent d’origine.

Il se poursuit aux États-Unis, avec un chapitre consacré au fédéralisme, à l’antifédéralisme et au jacksonianisme (Max Farrand, Agrippa, Alexander Hamilton, Thomas M. Cooley), relatant leurs heurts, de l’adoption de la Constitution américaine à la veille de celle du Sherman Act, quant au traitement du monopole et au pouvoir du gouvernement fédéral dans l’économie.

L’adoption du Sherman Act coïncide avec un moment charnière dans l’histoire de la pensée économique, le développement de l’analyse marginaliste et d’une approche plus mathématisée du monopole et de la concurrence. Le troisième chapitre présente ces théories dites “néoclassiques” (Alfred Marshall, Arthur Twining Hadley et Henry Rand Hatfield).

Le chapitre suivant, consacré au progressisme et à l’élection présidentielle de 1912, rappelle l’importance de cette dernière pour l’histoire de l’antitrust aux États-Unis. Ce thème s’avéra en effet aussi nouveau que central dans la campagne menée par chacun des trois candidats (Theodore Roosevelt, William Howard Taft et Woodrow Wilson), dont des discours ou écrits sont ici reproduits. Le mandat de Wilson fut par ailleurs celui de l’adoption du Clayton Act et du Federal Trade Commission Act.

Le cinquième chapitre ramène la discussion à un niveau beaucoup plus théorique. Les modèles du monopole et de la concurrence parfaite s’avérant être “des caractéristiques relativement peu communes du paysage industriel” (p. 125, nous traduisons), le développement des concepts de concurrence imparfaite, monopolistique et praticable (Joan Robinson, Edward Hastings Chamberlin et John Maurice Clark) représentant une avancée académique majeure, aux implications politiques toutefois plus incertaines.

De politique il est de nouveau question dans le sixième chapitre, portant sur le New Deal et les institutionnalistes (Adolf A. Berle et Gardiner C. Means, Rexford Tugwell, Louis Brandeis, Thurman Arnold), dont les préférences quant au fonctionnement des marchés et au rôle des institutions différaient largement, mais qui tour à tour firent entendre et peser leur voix dans la politique de concurrence. Cette période du New Deal a par là même cela de remarquable, ainsi que le résument les éditeurs, qu’elle représenta un “microcosme de [théories et de pratiques concurrentes] – toutes appliquées à l’intérieur d’une seule et même administration politique” (p. 170, nous traduisons).

Le septième chapitre, traitant de l’antitrust après le populisme, contient un unique essai en forme d’“éloge funèbre” (p. 222, nous traduisons) de Richard Hofstadter, rédigé au milieu des années 1960, sur l’affaiblissement du mouvement de l’antitrust.

Le chapitre suivant marque un choix des éditeurs aussi surprenant, car assez rare, que remarquable : évoquer l’ordolibéralisme et l’école de Fribourg, et offrir par là même au lecteur américain un point de comparaison fondamental. Sont ainsi reproduits le manifeste ordolibéral de 1936 de Franz Böhm, Walter Eucken et Hans Grossmann-Doerth ainsi qu’un essai de Franz Böhm sur la démocratie et le pouvoir économique.

Le neuvième chapitre traite des relations équivoques qu’entretiennent concurrence et innovation, schématiquement mais parfaitement résumées par les vues de Joseph Schumpeter et de Kenneth Arrow sur la question.

L’ouvrage s’achève avec le classique, mais néanmoins incontournable, triptyque “structuralisme/École de Chicago/École post-Chicago”, auquel sont consacrés les trois derniers chapitres.

La force évocatrice du paradigme structure-conduite-performance assura longtemps à l’École de Harvard et aux structuralistes (Joe Bain, Carl Kaysen et Donald Turner, le Rapport Neal) l’ascendant dans la politique de concurrence. C’est en opposition aux principes cardinaux du structuralisme que se développa l’École de Chicago (George Stigler, Aaron Director et Edward Levi, Robert H. Bork et Richard A. Posner). Elle bouleversera durablement la politique de concurrence aux États-Unis, en l’exhortant à reconsidérer, notamment, la théorie de l’effet de levier ou les effets d’une intégration verticale, et à appréhender, plutôt que la structure des marchés, l’efficacité des pratiques et leur contribution au bien-être du consommateur. Si l’École de Chicago ne présentait certes pas la même homogénéité intellectuelle que l’École de Harvard, les développements académiques plus récents marquent un éclatement plus important encore de la théorie économique. Le dernier chapitre (Oliver Williamson, F. M. Scherer et Herbert Hovenkamp) traite ainsi de deux courants distincts, l’économie des coûts de transaction et le “mouvement” – plutôt que l’École – post-Chicago, offrant une analyse des marchés et de la concurrence plus réaliste, mais aussi plus difficilement articulable.

Avec cet ouvrage, Daniel A. Crane et Herbert Hovenkamp livrent au spécialiste comme au néophyte un outil très précieux pour la compréhension des racines et de la trajectoire intellectuelles de la politique de concurrence. Le panorama est complet, mais demeure d’un volume acceptable. Le choix d’un séquençage à la fois chronologique et thématique, comme la présence d’essais introductifs, facilite une lecture intelligente et efficace des différents textes. C’est par conséquent sans grande difficulté qu’il devrait trouver sa place sur les étagères de chaque passionné de l’antitrust.

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Caroline Si Bouazza Derian, The Making of Competition Policy: Legal and Economic Sources, Daniel CRANE and Herbert HOVENKAMP, December 2013, Concurrences Review N° 4-2013, Art. N° 57397, p. 221

Editor Oxford University Press

Date 5 February 2013

Number of pages 510

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